Rassembler en un seul ouvrage tout ce que l'humanité sait : l'ambition paraît démesurée, et pourtant elle traverse les siècles. Des recueils de Pline l'Ancien aux plateformes collaboratives actuelles, chaque époque a tenté d'ordonner le savoir de son temps. L'histoire des encyclopédies raconte ainsi moins une suite de livres qu'une certaine idée de la culture, celle d'un savoir mis en commun et rendu accessible.
Rassembler le savoir : une très vieille ambition
Dans l'Antiquité romaine, Pline l'Ancien compile une vaste Histoire naturelle qui prétend couvrir l'ensemble des connaissances de son temps, des astres aux métaux, des animaux aux remèdes. L'ouvrage, organisé selon des tables méthodiques, servira de référence pendant des siècles. Il inaugure un genre fondé sur le classement plus que sur la découverte.
Au Moyen Âge, des auteurs comme Isidore de Séville entreprennent de la même manière de résumer le savoir chrétien et profane. Ces compilations circulent sous forme de manuscrits recopiés dans les abbayes, où elles servent à l'enseignement. Elles ne visent pas l'exhaustivité absolue, mais la transmission ordonnée de ce qu'il est utile de connaître.
L'Encyclopédie des Lumières
Le projet change d'échelle et de nature au dix-huitième siècle, lorsque Diderot et d'Alembert lancent une entreprise qui prendra le nom même de son genre. Publiée à partir de 1751, elle rassemble des dizaines de collaborateurs, savants, artisans, écrivains et philosophes, et couvre aussi bien la métallurgie que la théologie ou les arts mécaniques.
Sa nouveauté tient à l'ordre alphabétique, qui affranchit le savoir de la hiérarchie traditionnelle des disciplines. Un article sur un métier manuel voisine avec un article de métaphysique, ce qui donne aux techniques une dignité nouvelle. Les renvois entre articles invitent le lecteur à circuler librement dans l'ouvrage et à construire lui-même son parcours.
Un projet philosophique autant que documentaire
L'Encyclopédie n'est pas un simple dictionnaire : c'est un instrument de combat intellectuel. Ses auteurs y diffusent les idées des Lumières, critiquent les abus, défendent la tolérance et la liberté de pensée. La présentation apparemment neutre des savoirs sert à faire passer des positions philosophiques qui seraient autrement censurées.
Les planches gravées occupent une place considérable dans l'entreprise. Elles montrent les ateliers, les machines et les gestes du travail, et constituent une source précieuse pour les historiens. Cette attention portée aux pratiques matérielles distingue nettement le projet des compilations purement textuelles qui l'ont précédé.
- Un classement alphabétique affranchi des hiérarchies anciennes
- Des renvois qui construisent un réseau de connaissances
- Une place inédite accordée aux métiers et aux techniques
- Des planches gravées documentant les savoir-faire
- Un projet philosophique diffusant les idées des Lumières
Censures, interdictions et succès commercial
L'audace du projet lui attire des ennuis. L'ouvrage est condamné, interdit, puis autorisé de nouveau, tandis que ses auteurs subissent pressions et menaces. Plusieurs collaborateurs se retirent, et la publication se poursuit dans un climat de surveillance constante. Le succès de librairie n'en est pas moins considérable, porté par une curiosité nouvelle pour les sciences et les techniques.
Cette tension entre censure et diffusion traverse toute l'histoire des encyclopédies. Un savoir rassemblé devient vite dangereux pour les pouvoirs qui préfèrent le contrôle à la circulation. Chaque grande entreprise encyclopédique s'est donc trouvée, d'une manière ou d'une autre, en négociation avec les autorités politiques ou religieuses de son temps.
Les encyclopédies de l'ère industrielle
Au dix-neuvième siècle, le genre se transforme en véritable industrie éditoriale, soutenue par l'alphabétisation et l'essor de la presse. Des dictionnaires en plusieurs volumes sont vendus par souscription, avec des livraisons régulières. Ils touchent un public de plus en plus large, avide de connaissances pratiques, de vocabulaire et de références.
La concurrence entre éditeurs stimule l'innovation. Certains choisissent l'exhaustivité savante, d'autres la vulgarisation accessible, d'autres encore l'illustration abondante. Ces ouvrages deviennent souvent des marqueurs culturels : posséder un grand dictionnaire dans son salon signale une appartenance sociale autant qu'une curiosité intellectuelle.
| Ouvrage | Origine | Caractère dominant |
|---|---|---|
| Encyclopédie de Diderot | Paris, à partir de 1751 | Projet philosophique et technique |
| Encyclopaedia Britannica | Édimbourg, à partir de 1768 | Synthèse savante de référence |
| Grand dictionnaire universel | France, de 1863 à 1876 | Vulgarisation didactique et illustrée |
| Encyclopédies numériques | Depuis les années 1990 | Consultation en ligne et hypertexte |
Le savoir à l'ère numérique
Le passage au numérique modifie radicalement les conditions du projet. Une encyclopédie en ligne n'a plus de limites de volume, peut être corrigée en continu et reliée à des sources multiples. Lancée en 2001, l'encyclopédie collaborative libre est devenue l'exemple le plus connu de cette mutation, avec ses millions d'articles rédigés par des bénévoles.
L'histoire des encyclopédies enseigne finalement une chose simple : aucun ouvrage ne peut épuiser le réel. Classer le savoir, c'est toujours choisir, simplifier et prendre parti. Mais c'est aussi affirmer qu'une culture se construit en partageant ce qu'elle sait, et cette promesse, si fragile qu'elle soit, reste au coeur de toute transmission.